LA RÉFLEXION PHILOSOPHIQUE (1ERE PARTIE)

INTRODUCTION

Définir la philosophie est une affaire complexe. La tâche est difficile lorsqu’il s’agit de répondre à la question : Qu’est-ce que la philosophie ? Elle est d’autant plus difficile qu’il n’existe pas encore de consensus sur le plan définitionnel. Chaque philosophe dit ce qu’il entend par philosophie en donnant sa propre définition. Leurs points de vue se confrontent les uns contre les autres, si bien qu’il ne peut pas y avoir de définition unanime. Chez Socrate, par exemple, la philosophie « ne  consiste pas tant à connaître beaucoup de choses qu’à être tempérant (vertueux ou juste dans sa conduite) » (Apologie de Socrate) tandis qu’Aristote y voit « la connaissance de la totalité des choses dans la mesure du possible » (Métaphysique). Même s’il est impossible de trouver une définition partagée par tous, on peut dire approximativement ce qu’est la philosophie, ce qui nous amènera à poser le problème de ses origines. Après avoir dégagé les conditions d’émergence de la philosophie, nous réfléchirons sur la spécificité du discours philosophique. Il s’agira de comparer la philosophie avec les autres modes de connaissance que sont le mythe, la religion et la science. Pour terminer, nous ferons l’histoire de la philosophie en évoquant quelques figures emblématiques et des courants philosophiques qui ont marqué l’histoire de cette discipline.

I-QU'EST CE QUE LA PHILOSOPHIE?

 Tenter de définir la philosophie, c’est déjà philosopher. Tout homme est un philosophe potentiel : nul n’a besoin de s’appeler Socrate, Platon ou Aristote pour philosopher, seul compte l’amour de la réflexion et du questionnement. À la différence des sciences humaines, des sciences naturelles et des sciences formelles qui ont chacune un objet d’étude et une démarche propre, la philosophie, elle, n’a pas d’objet d’étude propre. Elle s’intéresse à tout, mais elle a toutefois une préférence pour certains domaines tels que la métaphysique, la l’anthropologie et l’axiologie.

A la question « Qu’est-ce que la philosophie ? », on ne saurait répondre avec exactitude. La définition de la philosophie demeure un sujet controversé, car il y a autant de philosophes que de définitions, ce qui rend impossible une définition unanime, acceptée par tous. C’est ce qui pousse le philosophe allemand Emmanuel Kant à dire que chaque philosophie est bâtie sur les ruines de la précédente et elle sera à son tour critiquée. Même si en philosophie nul n’a le monopole de la vérité et même s’il est difficile de dire ce qu’est la philosophie, on peut néanmoins donner quelques considérations générales pour avoir une idée sur ce qu’elle est.

Selon une certaine tradition, c’est Pythagore qui a utilisé le mot philosophie pour la première fois. De passage à Phliente, Pythagore a eu de nombreux échanges avec le souverain de cette ville, Léon. Ce dernier, impressionné par Pythagore, lui demandait sur quel art il s’appuyait, Pythagore répond qu’il ne connaît pas un seul art mais qu’il est philosophe. Le souverain lui demanda de lui indiquer les traits à partir desquels il est possible d’identifier un philosophe, Pythagore de répondre que ce sont ceux qui « observent avec soin la nature, ce sont ceux-là qu’on appelle amis de la sagesse c’est à dire philosophes ». En fait, Pythagore se présentait en « philosophos » (amoureux du savoir) et non en « sophos » (savant). Pour mieux se faire comprendre, il compare la vie à une foire et dit : « La vie des hommes est semblable à ces grandes assemblées qui se réunissent à l’occasion des grands jeux publics de la Grèce où les uns se rendent pour vendre et acheter, d’autres pour gagner des couronnes, d’autres enfin pour être de simples spectateurs. De la même manière, les hommes venus dans ce monde recherchent les uns de la gloire, d’autres les biens matériels et d’autres, un petit nombre, se livrent à la contemplation, à l’étude de la nature des choses : ce sont les philosophes ».

Etymologiquement, le mot « Philosophie » vient du grec philo-sophia que l’on traduit généralement par « amour de la sagesse ». Philo signifiant amour et Sophia, sagesse. Dans l’expression « amour de la sagesse », l’amour désigne une recherche, une conquête, une quête ou un désir. Le mot sagesse signifie ici la connaissance. Par sagesse, Descartes entendra « une parfaite connaissance de toutes les choses que l’homme peut savoir, tant pour la conduite de sa vie que pour la conservation de sa santé et l’invention de tous les arts » (Lettre préface des Principes). Le philosophe apparaît ainsi dans une posture de recherche de sagesse sans prétendre l’atteindre. A ce propos, Karl Jaspers disait : « L’essence de la philosophie c’est la recherche de la vérité, non sa possession. Faire de la philosophie, c’est être en route ». Selon les stoïciens, l’objectif du philosophe, c’est plutôt la recherche du bonheur ou de l’ataraxie c’est-à-dire absence de trouble ou la paix de l’âme. Pour Leibniz, la philosophie serait inutile si elle ne permettait pas aux hommes d’être heureux. « A quoi sert-il de philosopher, si la philosophie ne me permet pas d’être heureux ? », dit-il. C’est pourquoi toutes les philosophies, le stoïcisme et l’épicurisme y compris, ont pour fonction de rechercher le bonheur.

II- LES ORIGINES DE LA PHILOSOPHIE  

1-Origine historique

Pour beaucoup d’historiens, la philosophie serait apparue au 6ème siècle avant Jésus Christ dans la Grèce antique à Milet. Il y avait dans la cité grecque certaines conditions politiques, économiques et sociales qui favorisaient la réflexion philosophique et qui expliquent justement la naissance de cette discipline en Grèce. Mais certains attribuent à la philosophie une origine africaine en soutenant qu’elle est née en Egypte, et c’est la conviction de Cheikh Anta Diop. Dans son livre Civilisation et barbarie, il soutient que les Grecs n’ont fait que recopier les œuvres égyptiennes. Il écrit à ce sujet : « Les Grecs initiés en Egypte s’approprient tout ce qu’ils apprennent une fois rentrés chez eux ». Mais la thèse la plus répandue est celle qui situe l’origine de la philosophie en Grèce au 6ème siècle avant Jésus Christ. Certes, les Grecs n’ont jamais nié avoir appris auprès des Egyptiens, mais ils ont utilisé leurs connaissances dans le but d’une perspective radicalement nouvelle, d’où la phase de rupture entre les anciennes manières d’expliquer l’univers et la toute nouvelle manière de l’expliquer. C’est pourquoi au 6ème siècle, il s’est produit ce que les historiens appellent le « miracle grec », c’est à dire le déploiement de l’esprit en terre grecque. Et c’est ce qui fait dire à Pierre Hadot que « c’est en eux que réside véritablement l’origine de la philosophie, car ils ont proposé une explication rationnelle du monde ». Martin Heidegger de confirmer ces propos en soutenant que la « la philosophie parle grec ».

2- Origine causale

Selon Platon, c’est l’étonnement qui est à l’origine ou la cause de la philosophie. Dans le Théétète, il fait dire à son maître Socrate que la philosophie est fille de l’étonnement. L’étonnement est une réaction de surprise, de stupeur ou d’émerveillement devant ce qui est nouveau, inhabituel, inconnu. Après s’être étonné, l’homme s’interroge. Il lui faut alors trouver des réponses aux questions angoissantes. Dans la Métaphysique, au livre A, chapitre 2, Aristote écrit : « C’est, en effet, l’étonnement qui poussa, comme aujourd’hui, les premiers penseurs aux spéculations philosophiques ».

L’étonnement philosophique signifie arrêt admiratif devant une chose inhabituelle, mais aussi devant une chose habituelle. Mais les hommes ne s’étonnent que devant un phénomène qu’ils ne comprennent pas. Or, les phénomènes qui sont les plus communs nous échappent souvent, et le sentiment de connaître ce que l’on voit n’est souvent qu’une illusion. Selon le philosophe allemand Arthur Schopenhauer, « avoir l’esprit philosophique, c’est être capable de s’étonner des évènements habituels et des choses de tous les jours, de se poser comme sujet d’étude ce qu’il y a de plus général et de plus ordinaire ». On peut donc dire que l’étonnement se produit devant ce qui est habituel et dont la nature nous offre chaque jour le spectacle. On retrouve la même idée chez Bertrand Russel qui dit : « Dès que nous commençons à penser conformément à la philosophie, au contraire, nous voyons que même les choses les plus ordinaires de la vie quotidienne posent des problèmes auxquels on ne trouve que des réponses incomplètes ».

Pour les Milésiens, chez qui la philosophie est née, c’est l’étonnement qui engendre la philosophie. L’étrangeté d’un phénomène, au lieu de susciter le sentiment du divin, éveille plutôt l’esprit en forme de questions.

3-Philosophie et sens commun

Le sens commun est un ensemble d’opinions, de croyances et de certitudes tenues pour vraies et supposées indiscutables. C’est ce que Martin Heidegger appelle le « on » qu’on retrouve dans la formule « on a dit ». Ce n’est pas parce qu’on a dit une chose que c’est vrai. Les certitudes du sens commun sont partagées par la majorité de la société, mais elles peuvent se révéler fausses comme les superstitions, les préjugés, les illusions et les dogmes. L’homme du sens commun ne se pose pas de question, il pense que le monde est évident. Il prend les choses telles qu’elles sont et n’a pas besoin de se poser des questions. Comme le dit Bertrand Russell, l’homme du sens commun c’est celui qui « n’a reçu aucune teinture de philosophe » et il est « prisonnier de préjugés dérivés du sens commun, des croyances habituelles à son temps ou à son pays ». Russell dégage ici l’identité de l’homme du sens commun. Ce dernier ne critique pas et ne s’interroge pas sur ce que tout le monde a dit. Contrairement à lui, le philosophe encourage l’esprit critique. Il s’arme du doute pour examiner et analyser tout ce qu’on lui dit. Il se méfie des traditions, des coutumes et remet tout en cause comme l’a enseigné Vladimir Jankélévitch qui dit : « Philosopher revient à ceci : se comporter à l’égard du monde comme si rien n’allait de soi » (La Mauvaise Conscience). En d’autres termes, pour le philosophe, rien n’est évident.

Le but de la philosophie est de corriger les fausses certitudes, les illusions et erreurs du sens commun ou de la philosophie elle-même. Elle est une critique de tous les savoirs, opinions, croyances, réflexions philosophiques etc. L’esprit critique se manifeste par une remise en question ou, du moins, une « mise à questions » de toute affirmation, de tout jugement. La critique est une exigence fondamentale de la philosophie. Elle constitue, selon Marcien Towa (philosophe camerounais contemporain), le début véritable de l’exercice philosophique. Il dit à ce sujet : « La philosophie ne commence qu’avec la décision de soumettre l’héritage philosophique et culturel à une critique sans complaisance. Pour le philosophe, aucune donnée, aucune idée si vénérable soit-elle, n’est recevable avant d’être passée au crible de la pensée critique ».

d-Conflit entre la philosophie, la société et la religion

Le philosophe est mal vu dans la société à cause de son esprit subversif, critique et contestataire. C’est ce qui explique le conflit qui oppose la philosophie à la religion, mais aussi à la société. La religion est fondée sur des vérités absolues que le croyant admet sans en douter, alors que c’est le doute qui constitue le fondement de la philosophie. Car la philosophie est une entreprise qui va en guerre contre tous les savoirs constitués en dogmes, elle s’inscrit dans la dynamique perpétuelle de remise en question.

La question des rapports entre la philosophie et la société se pose parce que la philosophie est victime de préjugés souvent négatifs. Ces rapports sont parfois caractérisés par une violente attitude de rejet, car le philosophe est souvent perçu comme un homme marginal qui a des comportements atypiques. La philosophie n’a pas manqué de connaître des heurts plus ou moins durs avec la société. C’est le cas d’Anaxagore qui a été forcé à l’exil pour athéisme et qui, par la suite, a payé une lourde amende. Protagoras aurait tombé du haut d’une falaise en fuyant Athènes où il était accusé d’athéisme. Socrate a été condamné à mort sous les chefs d’accusation de corruption des mœurs de la jeunesse et d’impiété, mais aussi de rejet des lois de la cité. Giordano Bruno a été brûlé vif pour sa théorie de l’univers infini (contre Aristote pour qui l’univers est fini), son rejet de la transsubstantiation de la trinité, son blasphème contre le Christ et sa négation de la virginité de Marie. Spinoza a été excommunié et exclu de la synagogue pour sa théorie de l’immanence de Dieu. Galilée a failli être condamné à mort pour avoir soutenu que la terre est ronde et qu’elle tournait autour du soleil. Il a finalement été contraint à changer d’avis pour avoir la vie sauve.

C’est dire que bien des philosophes ont souffert pour avoir défendu des positions que l’Eglise ne partageait pas. Pour rappel, la philosophie a été la servante de la théologie pendant plusieurs siècles, et il était inadmissible qu’un penseur soutienne des théories contraires à celles de l’Eglise. Les hommes de l’Eglise utilisaient la philosophie, surtout les textes d’Aristote, pour confirmer les écritures saintes. Tous ceux qui défendaient des pensées qui remettaient en cause les écritures saintes en faisaient les frais. C’est au 18ème siècle, dit siècle des Lumières, que la philosophie est enfin sortie de la tutelle de la religion grâce à de libres penseurs  comme Voltaire, Diderot etc. Le siècle des Lumières a ainsi ouvert une ère où les philosophes pouvaient s’en prendre à la religion sans craindre des représailles. Les adversaires les plus redoutables de la religion sont incontestablement Nietzsche, Marx et Auguste Comte qui considèrent que la religion et Dieu sont une invention de l’homme. Marx dira que « la religion est l’opium du peuple » tandis que Nietzsche, dans une formule osée, annoncera que « Dieu est mort ».

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